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Les Amis d'Etty Hillesum

Etty Hillesum
Middelburg 1914 - Auschwitz 1943

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Extraits des Ecrits d'Etty Hillesum

Les extraits que nous donnons ici proviennent des écrits publiés aux éditions du Seuil :
Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork. Éditions du Seuil, Collection Points Parution Paris, avril 1995
Les écrits d'Etty Hillesum, Journaux et lettres, 1941-1943 Etty Hillesum, novembre 2008 Seuil


Impuissance

On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. Mais c'est une affaire à décider seul à seul avec Dieu. Et peut-être toute vie a-t-elle son propre sens, et faut-il toute une vie pour découvrir ce sens. Pour l'instant du moins, j'ai perdu tout rapport cohérent avec la vie et les choses, j'ai le sentiment que tout est fortuit, qu'il faut se détacher intérieurement de tous et renoncer à tout. Tout semble si menaçant, si funeste, et puis cette  terrible impuissance !
Samedi 14 juin 1941

Beaucoup de bonnes choses se sont dites ce soir. Cela me donne parfois un sentiment d'impuissance, celui de ne rien pouvoir restituer. Il faut d'abord que ce soit "métamorphosé" en moi. Ce soir je me suis soudain dit : "Je parviens de mieux en mieux à faire de ces contradictions en moi un tout harmonieux, je vis mes difficultés et je les  amène en les vivant vers une solution et bien des choses se simplifient et se  clarifient, j'accomplis pour ainsi dire un travail de mise en forme, un travail d'artiste sur ma vie intérieure, mais est-ce que cela ne risque pas d'instaurer, à un moment donné, une telle harmonie et un tel équilibre en moi que je ne parviendrais plus -parfois c'est déjà le cas- à produire un travail créateur, que je n'en éprouverai plus le besoin ?"
Samedi 4 juillet 1942

Ce que je fais ici, au juste ? J'ai recommencé à louvoyer avec mes cinq malheureux gobelets de café parmi les centaines de gens.  De temps à autre, je me sauve, tout bonnement malade d’impuissance. Comme l'autre jour, lorsqu'une vieille femme était tombée en syncope dans un coin et que l'on ne trouvait pas une goutte d'eau dans tout le camp, la conduite étant coupée.
Dimanche 29 novembre 1942, Westerbork, lettre à Han Wegerif et autres.

Marche

Pendant la promenade sur un tapis de feuilles humides : marcher et chanter, cela vient en premier et ensuite seulement, beaucoup, beaucoup, beaucoup plus tard, vient la psychologie. On se défait de tant de choses en marchant.
Lundi 8 décembre 1941

Comment trouves-tu la tempête qui fait rage autour de la maison, petite fille ? Bien en sécurité dans ma chambre, je n'ose jamais faire de tout mon cœur l'éloge de la tempête, il y quelque chose qui ne va pas. Il faut attendre de marcher en pleine tempête et de la braver pour avoir droit de dire à quel point on l'apprécie.
Je sais bien que je ne resterai pas toujours entre ces chers murs protecteurs et je n'y aspire pas non plus, mais laissez-moi y passer encore un peu de temps.
Dimanche 14 décembre 1941

Tout en marchant, je savais qu'une maison amie nous attendait au  bout du chemin, et je pensais au jour où ce sera fini, où l'on marcherait sur les chemins pour aboutir à la salle commune d'un baraquement, où l'on mourrait avec beaucoup d'autres. Je savais  tout cela, tandis que je marchais, que ce serait non seulement mon destin mais celui de tous les autres, et je l'ai accepté.
Samedi 4 juillet 1942

… quand on a commencé à faire route avec Dieu, on poursuit tout simplement son chemin, la vie n'est plus qu'une longue marche, sentiment étrange.
Mardi 14 juillet 1942

Pourtant je te (a) suis reconnaissante de m'avoir arrachée à la paix de ce bureau pour me jeter au milieu de  la souffrance et des tracas de ce temps. Ce ne serait pas sorcier d'avoir une idylle avec toi dans l'atmosphère préservée d'un bureau, mais ce qui compte c'est de t'emporter, intact, partout avec moi et de te rester fidele envers et contre tout, comme je te l'ai toujours promis. Quand je marche ainsi dans les rues, ton monde me donne beaucoup à penser – non penser  n'est pas le mot, j'essaie plutôt de pénétrer les choses grâce à un sens nouveau. J'ai souvent l'impression de pouvoir embrasser du regard toute notre époque, comme une phase de l'Histoire dont je discernerai les tenants et les aboutissants et que je saurai "insérer à sa place"; dans le grand tout. Et je suis surtout reconnaissante de n'éprouver  ni rancœur, ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement qui est bien autre chose que de la résignation, et une forme de compréhension de notre époque, si étrange que cela puisse paraitre ! Il faut savoir comprendre cette époque comme on comprend les gens ; après tout, c'est nous qui faisons l'époque. Elle est ce qu'elle est, à nous de la comprendre en tant que telle, malgré l'effarement que son spectacle nous inspire parfois.
Je suis un chemin intérieur propre, de plus en plus simple, de plus en plus dépouillé, mais néanmoins pavé de bienveillance et de confiance.
22 juillet 1942

… mes pauvres jambes encore mal entraînées se ressentent terriblement aujourd'hui des longues marches d'hier.
Mercredi 29 juillet 1942

… nulle part ici on ne peut s'assoir au calme. il peut m'arriver de marcher des heures à la recherche d'un coin tranquille.
Mercredi 11 août 1943, lettre  à Marie Tuinzing (b), Westerbork

Moine, Monastère

Assez souvent j'aspire à une cellule de moine, avec un concentré de sagesse séculaire sur les étagères  courant le long des murs et une fenêtre  donnant sur des champs de blé – il faut que ce soient des champs de blé et qu'ils ondoient au vent – et là je voudrais me plonger dans les siècles passés et en moi-même, et à la longue je trouverais bien la paix et la clarté.
4 août 1941

Pourvu que je ne passe pas de vie à trépas à cause de l'acide prussique qui a servi à exterminer les mites. Cette bibliothèque est une vraie maison, un temple menaçant dressé dans ma chambrette. C'est une chose que j'ai toujours rêvé, une cellule monastique avec un lit et des livres le long des murs. Cela prend tournure.
29 septembre 1941

Cette façon de me coller des indigestions de propos délibéré, ou plutôt contre toute raison, cela cache quelque chose. C'est évidemment à rapprocher d'une forte aspiration chez moi à l'ascèse, à une vie monacale faite de seigle, d'eau claire et de fruits.
Vendredi 21novembre 1941

Je comprends un peu ces moines en bure grossière qui s'agenouillent sur la pierre froide.
Dimanche 11 janvier 1942

Nous avons vécu une journée singulière lorsqu'un transport nous amena des catholiques juifs ou des juifs catholiques (c) -comme on voudra- nonnes et moines portant l'étoile jaune sur leur habit conventuel. Je me rappelle 2 garçons, jumeaux dont le beau visage brun évoquait le ghetto et qui, le regard plein d'une sérénité enfantine sous leur capuce, racontaient aimablement –tout au plus un peu étonnés qu'on était venu à 4 heures et demie les arracher à l'office du matin et qu'à Amsterdam on leur avait donné du chou rouge.
Il y avait un autre religieux, encore assez jeune d'allure (d), qui n'avait pas quitté son couvent depuis quinze ans et se retrouvait pour la première fois "dans le monde". Je suis restée un moment à ses côtés,  en suivant ses regards qui erraient avec calme à travers la grande baraque où l'on accueillait les nouveaux venus.
Fin décembre 1942 Amsterdam, Lettre à deux sœurs de La Haye

Je lève les yeux vers le moine qui retrouve "le monde" pour la première fois depuis quinze ans : "Alors que dites-vous du monde ?"
Mais le regard de l'homme en bure brune reste aimable et sans émotion, comme si tout ce qui l'entoure lui était connu et familier, et depuis longtemps.
Plus tard quelqu'un m'a raconté que, le soir même, il avait vu un groupe de religieux s'avancer dans la pénombre entre deux baraques obscures en disant leur chapelet, aussi imperturbables que s'ils avaient défilé dans le cloître de leur abbaye.
Et n'est il pas vrai que l'on peut prier partout, dans une baraque en planches aussi bien que dans un monastère de pierre, et plus généralement en tout lieu de la terre où il plait à Dieu, en cette époque troublée de jeter ses créatures.
Fin décembre 1942 Amsterdam, Lettre à deux sœurs de La Haye

Paix

C'est ici et maintenant, en ce lieu, dans ce monde, que je dois trouver la clarté, la paix et l'équilibre. Je dois me jeter sans cesse dans la réalité, "m'expliquer", avec tout ce que je rencontre sur mon chemin, accueillir le monde extérieur dans mon monde intérieur et l'y nourrir, et inversement, mais c'est terriblement difficile, et pourquoi ai-je ce sentiment d'oppression au-dedans de moi ?
4 août 1941

Dieu, prenez-moi par la main, je vous suivrai gentiment, sans grande résistance. Je ne me déroberai à aucun des orages qui fondront sur moi dans cette vie, je soutiendrai le choc avec le meilleur de mes forces. Mais donnez-moi de temps à autre un court instant de paix. Et je n'irai pas croire, dans mon innocence, que la paix qui descendra sur moi est éternelle, j'accepterai l'inquiétude et le combat qui suivront. J'aime à m’attarder dans la chaleur et la sécurité, mais je ne me révolterai pas lorsqu'il faudra affronter le froid, pourvu que vous me guidiez par la main. J’irai partout en vous tenant la main et je tâcherai de ne pas avoir peur. Où que je sois j'essaierai d'irradier un peu d'amour, de ce véritable amour du prochain qui est en moi. (Mais ne va pas te targuer de cet "amour du prochain". Tu ignores si tu le possèdes vraiment.) Je ne veux rien être de spécial. Je veux seulement tenter de devenir celle qui est déjà en moi, mais cherche encore son plein épanouissement.
25 novembre 1941

Ce matin, paix profonde en moi. Comme après une tempête qui vient de retomber. Je remarque que le calme revient toujours. Après des jours de vie intérieure d'une furieuse intensité, de recherche de la clarté, de douleurs d'enfantement à propos de phrases et de pensées qui sont encore loin d'être prêtes à venir au monde, d'énormes exigences vis-à-vis de moi-même et de priorité absolue donnée à la recherche d'une petite forme personnelle, etc., etc. Soudain tout cela s'écarte de moi, une fatigue bienfaisante descend sur mon esprit, la mêlée a pris fin pour faire place à ce qui pourrait presque passer pour de l'indulgence, même vis-à-vis de moi ; un voile de léthargie m'enveloppe et les échos de la vie me parviennent plus étouffés, plus aimables aussi. Et le sentiment d'être réconciliée avec la vie. Et de plus : ce n'est plus moi en particulier qui veux ou dois faire telle ou telle chose, la vie est grande, bonne, passionnante, éternelle, et à s'accorder tant d'importance soi-même, à s'agiter et à se débattre, on passe à côté de ce grand, ce puissant et éternel courant qu'est la vie. Ce sont de ces moments – et ils m'emplissent de gratitude – où toutes les ambitions personnelles tombent, où ma soif de savoir et de connaissance s'apaise et où, d'un large coup d'ailes, un petit peu d'éternité vient me survoler.
12 décembre 1941

Construire la paix mondiale en soi-même. Aimer ses semblables, ce qui est encore autre chose que de partager un lit avec eux. Imagine un peu que je leur dise ce genre de choses ! Ils me répondraient par une histoire sadique sur un camp de concentration et me diraient d'un air triomphant : "Alors, tu es bien avancée avec ton amour de l'humanité !"
20 décembre 1941,

…après une journée comme celle d' hier, j'ose dire avec une certaine conviction : mon royaume intérieur connait la paix parce qu'il dispose d'un pouvoir central puissant.
Je trouve Dieu que je collabore bien avec toi, que nous collaborons bien. Je t'alloue un espace de plus en plus grand en moi pour que tu puisses y vivre et je commence aussi à t’être fidèle.
9 janvier 1942

A mon bureau, je suis abondamment irriguée par la vie et dans la "vie", je porte en moi la paix intérieure et l'équilibre que j'ai conquis. Avant, j'étais obligée de me retirer du monde à chaque instant, parce que la multiplicité des impressions me troublait et me rendait malheureuse. J'étais obligée de me refugier dans une pièce silencieuse. Aujourd'hui, cette "pièce silencieuse", je la porte pour ainsi dire en moi et peux m'y retirer à volonté, que je sois dans un tram bondé ou en train de faire la fête.
jeudi 8 janvier 1942

Il m'a fallu parcourir un chemin difficile pour retrouver ce geste d'intimité avec Dieu et pour dire, le soir à la fenêtre : « Sois remercié, ô Seigneur. » Le calme et la paix règne désormais dans mon royaume intérieur. Oui, un chemin difficile, vraiment. Tout paraît à présent si simple et si naturel. Cette phrase m’a poursuivie pendant des semaines : « Il faut avoir le courage d’exprimer sa foi. »
11 janvier 1942

Travailler à soi-même, ce n'est pas faire preuve d'individualisme morbide. Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour son prochain, pour quelque race au quelque peuple que ce soit, ou bien domine cette haine et la change en autre chose, qui n'est plus de la haine, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C'est pourtant la seule solution.
Je pourrais continuer ainsi des pages entières. Je peux aussi m'arrêter. Ce petit morceau d'éternité qu'on porte en soi, on peut l'épuiser en un seul mot aussi bien qu'en dix gros traités. Je suis une femme  heureuse et je chante les louanges de cette vie, eh oui, en l'an de grâce, 1942, la combientième année de guerre ? Et maintenant bonne nuit, tôt demain à 8 heures, j'espère être de retour devant mes Iys du Japon et ma rose thé mourante. -
20 juin 1942

De minute en minute, de plus en plus de souhaits, de désirs, de liens affectifs se détachent de moi ; je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m' envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu'à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu'elle est, ce n'est pas le fait de Dieu, mais le nôtre. Nous avons reçu en partage toutes les possibilités d'accéder à tous les paradis, mais n'avons pas encore appris à exploiter ces possibilités. On dirait qu'à chaque instant des fardeaux de plus en plus nombreux tombent de mes épaules, que toutes les frontières séparant aujourd'hui hommes et peuples s'effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m'est devenue transparente, et le cœur humain aussi : je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j'ai une confiance en Dieu qui prenait une telle ampleur, qu'au début, que j'en étais presque effrayée, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même.
7 juillet 1942

J'espère être un ferment de paix dans cette maison de fous. Je me lèverai de bonne heure pour me concentrer à l'avance. Mon Dieu, qu'as-tu l'intention de faire de moi ? Je n'ai même pas eu le temps  de prendre conscience que j'avais reçu ma convocation, au bout de quelques heures elle était déjà annulée. Tout est allé si vite, comment est-ce possible ?
16 juillet 1942

Pourtant je te (e) suis reconnaissante de m'avoir arrachée à la paix de ce bureau pour me jeter au milieu de  la souffrance et des tracas de ce temps. Ce ne serait pas sorcier d'avoir une idylle avec toi dans l'atmosphère préservée d'un bureau, mais ce qui compte c'est de t'emporter, intact, partout avec moi et de te rester fidele envers et contre tout, comme je te l'ai toujours promis. Quand je marche ainsi dans les rues, ton monde me donne beaucoup à penser – non penser  n'est pas le mot, j'essaie plutôt de pénétrer les choses grâce à un sens nouveau. J'ai souvent l'impression de pouvoir embrasser du regard toute notre époque, comme une phase de l'Histoire dont je discernerai les tenants et les aboutissants et que je saurai "insérer à sa place" dans le grand tout. Et je suis surtout reconnaissante de n'éprouver  ni rancœur, ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement qui est bien autre chose que de la résignation, et une forme de compréhension de notre époque, si étrange que cela puisse paraitre ! Il faut savoir comprendre cette époque comme on comprend les gens ; après tout, c'est nous qui faisons l'époque. Elle est ce qu'elle est, à nous de la comprendre en tant que telle, malgré l'effarement que son spectacle nous inspire parfois.
Je suis un chemin intérieur propre, de plus en plus simple, de plus en plus dépouillé, mais néanmoins pavé de bienveillance et de confiance.
22 juillet 1942

Le plus bizarre, c'est que le physique fonctionne parfaitement. Plus de maux de tête, de maux d'estomac, etc. Parfois un commencement de malaise, mais je me retire au fond de ma paix intérieure jusqu’à ce que le sang reprenne son cours régulier dans mes veines. Mes maux étaient probablement "d'origine psychologique". La paix que je ressens n'a rien de forcé comme beaucoup le pensent, elle n'est pas non plus un signe de surmenage. Si tout ce que je vis en ce moment m'était advenu il y a un an, je me serais effondrée au bout de trois jours, je me serais suicidée ou alors réfugiée dans une gaieté totalement factice. A présent un grand équilibre, une grande résistance, une grande paix, une vision synthétique des choses et une intuition de leur cohésion, enfin je ne sais pas au juste, mais quoi qu'il en soit : je vais très bien, mon Dieu. Non, je renonce à lire, je suis trop fatiguée, demain matin je me lève tôt et je passerai encore un moment à ce bureau.
23 juillet 1942

Mon Dieu, donne-moi la paix, et la force de venir à bout de tout.
17 septembre 1942

Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition.
29 septembre 1942

Je veux bien me reposer encore quelques jours, mais à condition de n'être qu'une grande prière ininterrompue. Et une grande paix. Je dois recommencer à porter ma paix en moi. "La malade doit mener une vie calme." Veux-tu prendre soin de mon repos et de ma paix, mon Dieu, où que je sois ? Il se peut que j'aie perdu cette paix, parce que je vais peut-être faire des choses contestables. Cela se peut ; je ne sais pas. Je suis tellement faite pour la vie en communauté, mon Dieu, et je ne m'en doutais même pas ! Je veux me tenir parmi les hommes, parmi leurs angoisses, je veux tout voir et comprendre moi-même pour le raconter ensuite. Mais je voudrais tant être bien portante. Je me tourmente trop pour ma santé, et cela ne me vaut rien. Si seulement je pouvais être gagnée par cette impassibilité qui imprégnait ce matin ton aube grisâtre. Puisse ma journée être enfin un peu plus que la préoccupation de mon seul corps.
3 octobre 1942

Les plus larges fleuves s'engouffrent en moi, les plus hautes montagnes se dressent en moi. Derrière les broussailles entremêlées de mes angoisses et de mes désarrois s'étendent les vastes plaines, le plat pays de ma paix et de mon abandon. Il y a toutes sortes de paysages en moi. J'ai tout l'espace voulu. En moi est la terre et en moi le ciel. Et que l'enfer soit une invention des hommes m'apparaît avec une évidence totale. Je ne vivrai plus jamais mon enfer personnel - je l'ai vécu suffisamment autrefois, j'ai pris de l'avance pour toute une vie – mais je puis vivre très intensément l'enfer des autres. Il le faut, d'ailleurs, si l'on ne veut pas verser dans l'autosatisfaction.
9 octobre 1942,


(a) Etty s'adresse à Dieu
(b) Amie d'Etty Hillesum, à laquelle elle a confié les cahiers contenant son journal avant son dernier départ pour Westerbork. Elle l'a chargée de les remettre à Klaas Smelik (écrivain, ancien amant d'Etty Hillesum) au cas où elle ne reviendrait pas.
(c) Environ 300 catholiques d'origine juive furent arrêtés le 2 août 1942. Les Pays-Bas comptaient quelque 700 juifs convertis au catholicisme. Ils furent en majorité déportés à Auschwitz et exterminés.
(d) Georges Löb
(e) Etty s'adresse à Dieu

Textes choisis par Jeanne-Marie Ménard


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Etty Hillesum dessinée par Agnès Carron de la Carrière. Novembre 2015

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