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LES AMIS d'ETTY HILLESUM

ETTY HILLESUM
MIDDELBURG 1914 - AUSCHWITZ 1943

EttyEtty
Ce n'est plus moi en particulier qui veux ou dois faire telle ou telle chose, la vie est grande, bonne, passionnante, éternelle, et à s'accorder tant d'importance soi-même, à s'agiter et à se débattre, on passe à côté de ce grand, ce puissant et éternel courant qu'est la vie. 12 décembre 1941.



TÉMOIGNAGES


Témoignage de Bruno, 51 ans

Je suis très touché par Etty Hillesum. Mais j'ai toujours autant de mal à m'exprimer sur ce qu'elle m'apporte. Comme souvent il est plus facile de dire ce qu'elle n'est pas. Elle n'est pas une sainte, elle n'est pas chrétienne, elle n'est pas si courageuse (c'est elle qui le dit et je la crois). Ce qui est extraordinaire ce n'est pas tant elle-même (elle n'a visiblement pas tant marqué ses contemporains !) que sa capacité littéraire à rendre compte de ce qui lui a été donné de découvrir. Voilà ce qui me bouleverse tant ! Elle a la capacité de rendre compte d'une réalité spirituelle qu'elle découvre Réalité qu'elle appelle, qu'elle prend la liberté d'appeler "Dieu". Personnellement, je résume avec "Dieu écoute Dieu".

Témoignage paru dans le n° 25 de  juin 2010 de la revue F.O.I. de la Communauté du Chemin Neuf". Avec nos remerciements pour l'autorisation.

Etty a 28 ans; elle a beaucoup d’amis, elle est brillante; la vie lui sourit. L'invasion allemande, la barbarie nazie vont hypothéquer dramatiquement son avenir; le temps  se raccourcit, les projets deviennent incertains;  il va falloir intégrer la mort dans le présent.

On m'a annoncé à 49 ans un cancer très avancé; le temps s'est raccourci, il fallait intégrer la mort dans ma vie; il me fallait trouver du sens. Pourquoi ? Dieu est devenu, pendant un temps, mon «  punching- ball » comme le dit Mary Balmary. Pourquoi autant de pépins ? Pourquoi nous faire vivre ça ? O.K, Tu n’es pour rien dans la maladie, dans le mal … Mais Tu le permets ! Tu pourrais donc ne pas le permettre !  Et imposer ça à mes proches ! Tout, tout basculait puisque j’avais choisi de suivre Jésus dans la communauté du Chemin Neuf. Avais-je fait le mauvais choix ? Accusations, révoltes comme dans le livre de Job. Plaintes, batailles, bagarres avec Dieu, avec mon image de Dieu. Il n’est pas tout-puissant puisqu’Il n’empêche pas mon cancer, qu’Il n’a pas empêché la shoah. Alors Où es-tu ? Que fais-tu ? Je vivais une telle implosion intérieure que  lors du sacrement des malades je n’ai même pas  pu exprimer ma prière. Où était Dieu ? Absent ? Indifférent ? Caché.

Un frère m'a proposé de replonger dans la vie d'Etty. (Merci à ce frère). Etty mettait les mots au fur et à mesure, sur ce que je vivais. Elle parle concrètement,  parfois crûment. Rien n’est anodin, elle passe tout, tout ce qu’elle vit au crible pour y mettre du sens; sans complaisance  et avec une belle distance d’humour sur elle-même.

Au fond du fond, à l'hôpital, malgré un entourage si attentionné, je vivais l'épreuve d'une solitude radicale: "Où es-tu, Jésus?" "Pourquoi m'as tu abandonnée?"

Solitude que décrit si bien Etty: cette peur d'être anéantie, de n'être contenue dans rien, peur d'un non-amour radical. Et en face, ce besoin de trouver un abri, un lieu où demeurer, un lieu de confiance où je pourrais m'abandonner, reposé.  C'était de l'ordre de l'implosion intérieure. Et cette fatigue, cet épuisement de mon corps après deux opérations lourdes faisaient que mon corps me dominait, me faisait désirer le repos… définitif. Plus de dignité, plus de liberté. Comme le dit Etty : « Il ne suffit pas, dans la vie, d’être un politicien habile ou un artiste de talent; lorsqu’on touche au fond de la détresse, la vie exige bien d’autres qualités. »

Me revenait cette phrase de Mère Teresa :"Au plus profond de tes ténèbres, n'allume pas toi-même la flamme." J'étais invitée à une certaine passivité. Oui, ce sera un combat mais en même temps un cadeau.

Et comme pour Etty,  comme une vague qui avance, la certitude d'une Présence. Sans émotions physiques, pas par mes pensées, pas par mes réflexions embrumées, pas à un instant T. Un jaillissement, un surgissement. Mon intimité enfin habitée, une demeure.

« Qui demeure à l’abri du très-haut et loge à l’ombre du Puissant, dit au Seigneur mon Rempart, mon Refuge, mon Dieu en qui je me fie. » 

Dans cette demeure habitée, j’allais pouvoir apprendre à vivre les contraintes de mon corps: corps mutilé qui ne répondait plus, corps nouveau qui me gênait dans mille détails de la vie. Que de contraintes! Comment ne pas subir et me recroqueviller? Révolte, plainte? Concrètement, comment choisir une chimio alors que mon corps commence à peine à sortir de l’épuisement des oprations et que je sais que la chimio va encore me fatiguer ? Il y a bien l’encouragement des proches qui me disent de choisir la vie mais mon corps parle plus fort et je mets longtemps à dire oui à ce traitement. Comment « je » peut-il continuer d’exister alors que seul mon corps dicte toute ma vie, toutes les décisions, tous les événements ?

Etty trouve un chemin où ce qui lui est imposé, elle ne le subit pas; elle vivra les humiliations sans honte. Elle prend conscience que si elle cesse de ruminer ces vexations, elles n'auront plus aucun pouvoir. Etty m'amenait à trouver en moi ce petit coin de liberté qui me restait et que je pouvais mettre en œuvre : "Ma vie, nul ne la prend mais c'est moi qui la donne." Et donc pas seulement consentir mais choisir ce délestage, cet appauvrissement, cette dépendance qui m'étaient imposés par mon nouveau corps, par mon nouvel état. Finalement, dans des contraintes extrêmes pour moi, il pouvait m’être donné d’expérimenter la liberté suprême parce qu'il y a en moi cette source inépuisable. Liberté entre autres, de voir dans ma manière de vivre les choses, ma part de responsabilité, ma part de péché. Il y a la fatigue légitime, l’irascibilité légitime mais si je ne reviens pas sans cesse à ma source, la pente est vite glissante: j’accuse les autres, je me recentre sur moi-même, sur mes misères. J’ai beaucoup recours au sacrement de réconciliation qui me donne de garder cette part de liberté, de ne pas me laisser engloutir dans mes malheurs; sacrement qui me redonne ma dignité et me renvoie debout dans la vie.

Dans cette dépendance, je peux choisir de me remettre aux soins des autres: demander de l'aide pour le ménage, demander de l'aide pour la cuisine, demander de l'aide pour m'emmener à une chimio... et redemander encore. Drôle d'école! Jésus demande de l’eau à la samaritaine… Il y a un précédent !

Combat et abandon. Combat  parce que je dois rester éveillée, scruter dans le quotidien ce qui me fait démissionner. Parce que j’ai toujours la bonne excuse de mon cancer, de ma chimio, de ma fatigue pour ne pas répondre au téléphone, pour refuser une invitation, pour ne pas faire de projet, pour ne pas préparer un dîner correct… Rester éveillée pour rester juste dans ce qu’il est bon de faire, dans ce que je peux donner. « Faire face sans faire le fort, dans la discrétion  sans  dénégation. » comme le disait l’homélie des funérailles de Jean-Claude Sagne.  Discerner, ajuster.

Et abandon parce que j’ai besoin de beaucoup de repos en Dieu, de rebaigner  toujours à cette Source pour ne pas m’enliser.

Et  devant cette angoisse radicale de l'avenir qui revient comme une vague, Etty m'a donné sa solution, si simple!: "Fais ce que ta main trouve à faire sans anticiper sur les heures suivantes." Elle choisit de s'immerger dans l'heure présente.  « Et, là où l’on est, être présent à cent pour cent. » Je demande donc cette grâce du moment qui est là; et quand mes pensées s'envolent vers une inquiétude future de traitement ou de résultat d’examen médical ou de capacité à être là au mariage de mon fils… J'ordonne à ma tête de cesser de penser et de reprendre l'ouvrage ici et maintenant.

"Le semeur est sorti pour semer..." Il sort, sort encore au présent. Je sors.
Je sors en disant «oui» à ce que l’on me demande; «oui» pour un article dans FOI, «oui» pour un cours de cuisine à des jeunes. «Oui» à ce qui m’entraîne vers la vie, la relation. Parce que je sais que ma tête va me dire: « Est-ce que tu ne seras pas trop fatiguée ce jour-là ? Ca tombera à la mauvaise période de ta chimio, tu n’as plus beaucoup de tête, tu t’engages mais tu ne tiendras pas… » Toutes ces mauvaises pensées à combattre en disant «oui», en faisant «oui» et en y trouvant la joie. C’est là que je vérifie que ce Torrent de vie que je sens en moi n’est pas du mystico-gazeux, mais qu’Il me remet dans la vie inlassablement, là où la maladie m’en exclut. Demeurer dans cette source m’emmène sur un chemin de plus grande fécondité. Sans chercher à savoir, sans chercher à voir. Ce chemin se trace autrement, tellement autrement que tout ce que j’avais pensé.

Comme le dit Etty: « Et pourtant, j’en reviens toujours à la même idée : la vie est belle. Et je crois en Dieu. Et je veux me planter au beau milieu de ce que les gens appellent des atrocités et dire et répéter « la vie est belle. »
Non ce n’est pas la barbarie qui gouverne, ce n’est pas l’argent qui gouverne, ce n’est pas le cancer qui gouverne, c’est l’amour.

C.C.

Témoignage de Gaëlle

Etty est mon amie. Chaque jour, je reçois un message qui illumine mon esprit et m’apporte  la paix.

Je l'ai rencontrée par un ami, proche du peuple juif, qui connaît bien la vie et les écrits d’Etty Hillesum. Il a marché sur ses pas aux Pays-Bas, à Amsterdam, Deventer, Westerbork…
Lire les écrits d’Etty m'aide dans mon quotidien de mère au foyer. Elle me donne le désir de louer Dieu, de le prier et de préserver en moi ce petit pas grand chose qui grandit au fond de moi. Moi aussi, je veux l’aider à ne pas s’éteindre en moi. Pour cela, il faut par exemple que j’apprenne à savoir dire non, quand j’ai déjà trop à faire.
Mais que devient cette vie qui l’habite et qu’elle veut protéger en elle, quand les nazis l’assassinent ? Je ne comprends pas toujours… Y a t il une espérance là où elle s’en va ? Demain, je lirai une autre page et je comprendrai peut être mieux.
Etty est une amie qui m'encourage et qui n'est pas si loin de ce que vis. Moi aussi, j’ai mes blessures de femme, mes contradictions, mes révoltes, mes colères… Etty m'aide à rester sereine et plus amoureuse de la VIE que jamais. J'ai quatre jeunes enfants et j’ai perdu des bébés. L’éducation de mes enfants m’interroge et ce qu’ils reçoivent à l’école m’inquiète parfois. Etty, elle,  n'a pas voulu avoir d’enfants mais elle voulait aider les jeunes mamans dans le ghetto… Elle continue à le faire pour moi. Je ne suis plus seule, demain elle m’adressera d’autres paroles et je comprendrai peut être mieux.

Gaëlle, 40 ans -  (91) France

Témoignage de Marie-Hélène du Parc Locmaria

Nous vivons aujourd'hui dans des sociétés que le mot même de souffrance irrite et qui s'emploient plutôt à la nier ou à l'occulter. Elles lui préfèrent le mot de bonheur. Mais cette attitude n'en fait pas pour autant disparaître, comme par magie, la cruelle réalité de la souffrance. Celle-ci reste perceptible et affecte tout un chacun. C'est une question qui reste universelle, question récurrente à laquelle on ne cesse de chercher et de trouver, ou non, des réponses. La découverte en 1994 du livre intitulé "Une vie bouleversée" d'Etty Hillesum a été déterminante sur cette question. Pour une fois et enfin, je trouvais dans ce texte extraordinaire, une façon de parler de la souffrance non seulement authentique et vécue dans l'expérience, mais aussi intelligente qu'intelligible.

De cette rencontre avec Etty Hillesum est sortie une thèse de doctorat en théologie sur le sens éventuel de la souffrance. Ces écrits qui me semblent être une mine de diamants étincelants ne cessent de m'apporter des réponses, sur nombre de questions vitales dont le noyau central reste l'amour et la souffrance. Et le plaisir de ces réponses qu'apporte Etty Hillesum sont décuplées par son style et son langage si modernes et si adapté à notre époque avec son langage "normal" et sans fioritures "pieuses". Bien qu'elle soit née en 1914, la façon dont Etty Hillesum mène sa vie la rend infiniment proche de la nôtre, avec son indépendance intérieure, son côté sexuel débridé et ses nœuds psychologiques intenses, notamment. Sans parler évidemment de sa rencontre avec Dieu. Un Dieu qu'il faut aider et non pas rendre responsable de nos propres turpitudes. Un Dieu qui serait le seul à mériter une "idylle" ou des lettres d'amour… Car finalement elle dit et pratique une forme d'amour proche de nombreux autres exemples et aussi bien d'une Thérèse de Lisieux dont le style, la forme et l'apparence de son expérience sont pourtant aux antipodes. Comme nombre d'autres saints et justes, Etty Hillesum trouve le sens de la souffrance dans l'amour.

Marie Hélène du Parc Locmaria

Témoignage d'Odile Isambert

Lettre à Etty, le 27 Mars 2011

Etty,

Comme toi, j’ai eu une vie bouleversée…

Oh, moins que toi… car je ne suis pas morte en camp de concentration… Mais quand peut-on dire qu’une vie est plus ou moins bouleversée ? Je ne sais pas très bien…

Ce que je veux dire, c’est que comme toi, j’ai touché quelque chose de la profondeur insaisissable de la Vie et de la Mort, comme toi, j’ai approché la profondeur insaisissable du cri d’émerveillement que tu prononces si souvent : «  la vie est belle », que comme toi, j’ai désiré livrer le combat du désenvasement intérieur pour accéder à la source de ma liberté, qui se tient justement à cette profondeur insaisissable où jaillit la Source de la Vie.

Qui donc d’autre que le Dieu de ma Foi se tient en ce lieu où, par delà la mort de deux des enfants que nous avions appelés à la  vie, je me sens régulièrement visitée, écoutée, consolée,  régénérée, fécondée et VIVANTE pour toujours ?

Qui donc est assez grand en moi pour contenir la crainte, repousser l’attaque, consentir à l’inéluctable, reconnaître l’impuissance, et me permettre comme toi, Etty, de marcher vers ma fin ?

Je veux bien l’appeler comme toi « l’invité d’honneur » que j’abrite dans mon cœur. Je veux bien comme toi chercher à lui trouver son toit dans ma maison.
Comme toi, Etty, j’ai été frappée par la mort, mais je suis traversée par la Vie.

0dile, 6o ans - Evreux

Témoignage d'André Comte-Sponville

Merci à André Comte-Sponville d'avoir bien voulu communiquer en version intégrale le texte paru dans la revue Clés de Février-Mars 2011, et à la revue Clés pour son autorisation de publication sur ce site.

« André et moi, nous aimons les mêmes femmes ! » C’était dans une librairie, lors d’un débat public avec Christian Bobin. C’est lui qui vient de prononcer cette phrase. Je le regarde avec un peu de surprise et d’incompréhension. Il me rassure dans un sourire : « Simone Weil, Etty Hillesum… » Il avait raison. Et ces deux femmes aimées en disent davantage sur nous, peut-être bien, que d’autres auteurs que nous citons plus souvent. C’est la seconde, aujourd’hui, qu’il s’agit de présenter. Pourquoi avoir commencé par cette anecdote ? Parce que ces deux femmes sont liées, dans mon esprit, dans la mesure même où elles s’opposent. J’y reviendrai. Et parce que c’est Christian qui m’avait fait découvrir Etty, quelques mois plus tôt, en m’offrant son extraordinaire Journal des années 1941-1943, publié en français sous le titre « Une vie bouleversée » (Seuil, 1985), qui est un des textes les plus bouleversants que je connaisse.

Qui est-elle ? Une jeune femme, qui restera jeune, pour nous, définitivement : elle est née en janvier 1914, dans une petite ville des Pays-Pays ; elle mourra en déportation (comme ses deux parents et ses deux frères), en l’occurrence à Auschwitz, en novembre 1943, deux mois avant son trentième anniversaire. Elle était juive, d’éducation laïque, de milieu aisé et cultivé, de tempérament plutôt enjoué et sensuel. Elle aime les hommes et la vie, le plaisir et la liberté. Sur les photos qui nous sont parvenues, elle a un beau visage intelligent et doux. Ce sont les mêmes qualités qu’on retrouve dans son livre et sa correspondance, mais transfigurées par un étrange thérapeute (Julius Spier) et surtout par des circonstances et une spiritualité d’exception. Elle commence à écrire son journal en 1941, à Amsterdam (durement occupée par l’armée allemande, avec les mesures antisémites que l’on sait), puis le poursuit au camp de transit de Westerbork, d’où elle sera à son tour déportée vers Auschwitz. C’est un vrai journal : on la suit jour après jour, dans les petites et grandes choses de sa vie. Et cela fait, dans ces années d’horreur, comme une montée ininterrompue vers la lumière."

La haine n’est pas dans ma nature », écrivait-elle. C’est le moins qu’on puisse dire. Seul l’amour la fait vivre. L’amour physique d’abord (elle se sait et se veut « bonne amante »), l’amour des hommes (même si elle rêve « d’un seul pour toute une vie »), aussi l’amour de la sagesse, de la musique, de la poésie (elle voue un culte à Rilke), puis, de plus en plus, l’amour de l’humanité, de la vie et de tout. Dieu ? Elle en parle souvent, mais davantage pour désigner une dimension de sa vie intérieure que comme objet de foi : « Je me recueille en moi-même, et ce “moi-même”, cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l’appelle “Dieu”. » Narcissisme ? Au contraire : ce qu’elle trouve au fond d’elle-même, ce qu’elle éprouve, ce qu’elle expérimente, est trop vaste pour appartenir à quiconque. « Ce n’est plus moi en particulier qui veux ou dois faire telle ou telle chose : la vie est grande, bonne, passionnante, éternelle, et à s’accorder tant d’importance à soi-même, à s’agiter et à se débattre, on passe à côté de ce grand, de ce puissant et éternel courant qu’est la vie. » La vie est plus grande que l’ego, et c’est la vie qu’elle choisit. Cela ne va pas sans atermoiements, sans difficultés, sans tensions parfois. « Il est bien difficile de vivre en bonne intelligence avec Dieu et avec son bas-ventre », constate-t-elle. Et ailleurs : « Qu’un petit rhume de rien du tout me fasse voir une fois de plus le monde en noir, c’est tout de même un peu fort ! » Mais elle avance : elle est une force qui va et qui s’élève, malgré les obstacles ou grâce à eux. Elle sait « qu’il n’y a rien d’absolu, que tout est relatif, nuancé à l’infini et pris dans un perpétuel mouvement ». Elle n’en retrouve pas moins régulièrement, rentrant en elle-même, « le contact avec un petit morceau d’éternité ». Elle apprend à vivre au présent, c’est-à-dire à agir plutôt qu’à trembler : « Fais ce que ta main et ton esprit trouvent à faire, immerge-toi dans l’heure présente, ne rumine pas tes angoisses et tes soucis en anticipant sur les heures suivantes. » Elle a pourtant ses moments de dépression, de dégoût, d’angoisse, spécialement « à la veille de [ses] règles ». Elle est vivante et vraie, fragile et indestructible. Comme on aimerait être son ami, son mari, son fils, son amant ! Elle est heureuse et libre, malgré la guerre, malgré la Gestapo, malgré « l’extermination » qu’elle voit venir : « La vie est difficile mais ce n’est pas grave… Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de la vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre. » Le réel est à prendre ou à laisser. Elle le prend tout entier : « La vie est pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité ; alors la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès qu’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l’ensemble est perdu, tout devient arbitraire. » Ni rancœur, ni haine, ni résignation : il suffit de comprendre et d’accepter. Optimisme ? Providentialisme ? Nullement. « Ce qui est en jeu, c’est notre perte et notre extermination, aucune illusion à se faire là-dessus. » Mais est-ce une raison pour n’aimer plus la vie ? Elle est plus proche d’Héraclite que des stoïciens, plus proche de Spinoza que de Leibniz. « On me dit parfois : “Oui, tu vois toujours le bon côté de tout.” Quelle platitude ! Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s’équilibrent, partout et toujours… Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais. “Voir le bon côté des choses ” me paraît une expression répugnante, de même que “tirer le meilleur parti de tout”. » Tout accepter, ce n’est pas nier le mal, ni l’escamoter, ni l’approuver ; c’est le voir en face et le combattre sans haine, voire avec amour quand on en est capable. « Aimer ses ennemis » ? Elle reprend volontiers la formule, « et si c’est nous qui le disons, ajoute-t-elle, on voudra bien croire que c’est possible ». Un de ses amis marxistes s’en offusque : « Mais… ce serait un retour au christianisme ! » Et elle, « amusée de tant d’embarras », de répondre simplement : « Mais oui, le christianisme : pourquoi pas ? »

C’est où l’on retrouve Simone Weil, qui mourut la même année et très proche, elle aussi, du christianisme. L’une et l’autre d’origine juive et laïque, l’une et l’autre d’une intelligence fulgurante et d’une spiritualité exceptionnelle. Mais Simone Weil presque sans corps (comparez les photos de l’une et de l’autre) et tout entière aspirée par la pulsion de mort (« Mon Dieu, accordez-moi de devenir rien ! »). Etty, au contraire, si évidemment corporelle, si merveilleusement vivante et désirable, si étonnamment heureuse et libre… Celle-là m’aide à comprendre pourquoi je suis athée. Celle-ci, pourquoi cela n’a pas tellement d’importance.

André Comte-Sponville

Témoignage de Christiane F.

J’ai trouvé le journal d'Etty  il y a quelques années, chez un ami qui avait  "Une vie bouleversée" dans sa bibliothèque. C'est en m'intéressant  à la deuxième guerre mondiale, par diverses lectures et films, que j'ai repris la lecture du journal d'Etty. Je me suis mise rapidement à souligner des phrases ou paragraphes de ce livre qui ne peut laisser indifférent. C'est une vie en concentré, où la maturation se fait très rapidement, au travers  de la guerre. Je pourrais dire que je me suis identifiée à Etty et je pense que son témoignage a quelque chose de toujours très actuel, qui permet cette identification.  Par exemple: "Chez la plupart des gens c'est la peur de trop se disperser, je crois, qui les prive de leurs meilleures forces. Quand, au terme d'une évolution longue et pénible, poursuivie de jour en jour, on est parvenu à rejoindre en soi-même ces sources originelles que j'ai choisi d'appeler Dieu, et que l'on s'efforce désormais de laisser libre de tout obstacle ce chemin qui mène à Dieu (et cela on l'obtient par un travail intérieur sur soi-même ), alors on se retrempe constamment à cette source et l'on a plus à redouter de dépenser trop de forces." (Une vie bouleversée -  p. 226

Il y a là une conception de Dieu très personnelle, que l'on pourrait trouver aujourd'hui chez certains philosophes. Un Dieu qui ne part pas d'une religion, ou de l'enseignement d'une religion, mais d'une essence inclue en nous-mêmes, qui nous amène à choisir avec une grande liberté le nom que l'on veut lui prêter. 
J'admire aussi chez Etty sa capacité à garder pour elle ses inquiétudes et ses angoisses sans les faire peser sur les autres. C'est un encouragement à regarder avec bonté ceux qui nous entourent, à progresser en humanité.

CH.F., 47 ans, Suisse

Témoignage de Joëlle Marguerite

J’ai été interpellée par l’affirmation "Etty est un prophète". Ce qui a provoqué chez moi un grand étonnement à l’origine de multiples questions. Qu’est ce qui permet de situer Etty comme prophète, qu’annonce t-elle, qu’y aurait il de commun entre EH et les Prophètes de l’AT, qui pour moi, sont la référence ?

J’ai donc repris  le livre des Prophètes  avec, en parallèle la lecture des deux ouvrages de EH :

Une vie bouleversée. Suivi des lettres de Westerbork  Ed. du seuil.
Un itinéraire spirituel. De Paul Lebeau chez Albin Michel.

Durant près d’une année, 10 mois précisément, je m’y suis attelée bien déterminée à trouver quelque chose.

Ce que j’ai réalisé, chemin faisant, m’a profondément touchée et enseignée. J’ai relevé une douzaine de points qui ont éclairé mon questionnement et approfondi mon cheminement spirituel. Je choisis de partager l’un d’entre eux :

L’expérience de la rencontre et de la relation.


Une vie bouleversée". J’ai d’abord attribué ce bouleversement au vécu quotidien de EH dans un environnement social, économique et culturel méthodiquement restructuré pour  nier  l’identité et les valeurs de tout un peuple. Ce qui était pour moi assez accessible, compte tenu de la situation d’esclavage subie par le peuple auquel j’appartiens. Puis j’ai pensé au bouleversement provoqué par sa propre arrestation, son enfermement dans le  camp, sa déportation, celle de ses amis et sa mort dont elle avait l’intuition. Qu’elle sentait "proche".  Cela pouvait encore faire écho à la barbarie, pas si lointaine, vécue par les populations des Amériques et des Antilles.

Tout en ayant bien présents à l’esprit  ces évènements tragiques, au fil des lectures, j’ai considéré  que ce retournement pouvait se situer aussi  dans l’expérience de la rencontre. La rencontre avec Spier. Une fréquentation qui va permettre à Etty  de trouver signification et  orientation pour sa vie.

Continuant de parcourir son itinéraire, j’ai été de plus en plus interpellée par l’importance de cette rencontre avec Spier, pas seulement parce que c’est lui qui l’ouvre à la lecture de la Bible et l’aide à "dégager la source"qui révélera "son vrai moi", mais j’avais le sentiment que, cette rencontre déséquilibrée,  étrange, contenait quelque chose qui pouvait me faire toucher un peu du mystère même de Dieu.

Je retrouve ces bizarreries dans l’itinéraire des Prophètes.

Moïse et Jethro (Ex.2 et 18), Elie et Samuel (1Sam.3), Elie et la Veuve de Sarepta (1 R.17) ou encore Elie et Anne, puis Samuel et David, (1Sam 16).

Celles qui m’ont le plus touchée sont la rencontre entre Jérémie et Eved-Mélek, un Etranger (Jr 38). Et dans le livre de Josué au chapitre 2 : Rahab, la femme prostituée et les compagnons de Josué. 

Des rencontres qui ne les ont pas laissés poursuivre leur route comme avant. Ni moi non plus.

Leur vie a croisé une autre vie, leurs souffrances, leurs certitudes, leurs espérances ont été interrogées par  d’autres peines, d’autres attentes, d’autres doutes.

Les personnes qui sont mises en présence sont différentes : une femme et  homme,  Israélite et  Nubien, adulte et enfant,  prophète et  prêtre, païen de surcroît ;  prophète et adolescent, futur roi d’Israël…

Que portent ces rencontres, mis à part le fait que certains en sauvent d’autres, comme Eved-Mélek et Rahab. Que Samuel donne l’onction à David. Que Jéthro permet à Moïse de structurer et déléguer les tâches liées à sa mission ? Démarches capitales dans le plan de Dieu, mais j’étais à la recherche d’une autre réponse.

 Cette mise en présence de personnes marginalisées avec d’autres socialement intégrées, d’Immigrés et d’Israélites, de Prophètes et d’enfants, de femmes et d’hommes, de femmes prostituées, de  Rois et de Prophétesse, de Païens et de Prophètes…?

La rencontre entre Spier, "Ce parfait inconnu, cet homme aux traits compliqués, à la silhouette massive de taureau",  "un homme mûr de cinquante cinq ans, parvenu au stade de l’amour universel après avoir durant sa longue vie aimé beaucoup d’individus" et  Etty, "une petite bonne femme de vingt sept ans" m’orientaient de plus en plus vers autre chose.

C’est Etty qui m’a mise sur la voie. Lors d’un rendez vous avec Spier, elle avait tout prévu et rien ne s’est passé comme elle le pensait. Comment aller à un rendez vous et établir  un "vrai contact", dépouillé "de tous fantasmes et de toutes rêveries". Sans a priori ni certitude. Sans déjà penser à ce que nous pourrions  instiller à l’autre de notre savoir et de notre science. Sans imposer notre loi ni l’attirer sur notre terrain. Car dit EH "ce qui importe en définitive, c’est l’âme ou l’être, comme on voudra, qui rayonne à travers la personne".  Etre juste envers l’autre. Aller vers lui les mains vides, libres pour accueillir tout ce qu’il est.

 J’ai repensé à une recommandation du Seigneur, aller à la rencontre de l’autre en se faisant "un cœur neuf et un esprit neuf" (Ez 18,31). Aller rencontrer l’autre, "sans pain, ni sac, ni monnaie" (Mc 6), "ni deux tuniques" (Mt10, 10).

La vision de Samuel sur les fils de Jéthro est aussi sur ce même registre. Jéthro aborde ces jeunes hommes avec des vues très humaines que le Seigneur ajustera et purifiera peu à peu. "Il ne s’agit pas ici de ce que voient les hommes. Les hommes voient ce qui leur saute aux yeux mais le Seigneur voit le cœur" (1 Sam.16, 7). La conception de Myriam quant à l’épouse Koushite de Moïse sera elle aussi sévèrement réajustée à celle de Dieu.

Ces relations semblent pourtant ouvrir un chemin pour une suite favorable au dessein de Dieu. Il m’a semblé que ce projet est d’abord, et avant tout, la rencontre et  la relation avec Lui. Et dans cette construction Dieu "choisit tout" comme Thérèse de l’Enfant Jésus. Les Prophètes sont choisis avec leurs dons, leurs fragilités, leurs pauvretés, leurs péchés…Dieu choisit tout ce qu’ils sont. La façon qu’ils ont de projeter leurs propres limites sur la mission que Dieu  leur confie,  Mais Dieu voit aussi et surtout leur désir d’écouter la parole et de s’engager.

Et dans cette relation avec EH Dieu choisit de tout donner de Lui. Comment Dieu entre en dialogue avec EH, comment Il l’écoute, comment Il lui fait voir la lumière par étapes sans cesser le dialogue avec elle. Comme Jésus et l’aveugle né. Il dit à Jésus où il en est et Jésus se laisse guider pour le guérir.

Au cœur du système totalitaire, aux prises avec les dictatures, EH découvre Dieu, une Toute Puissance qui  écoute, dialogue, accueille, respecte.

Petit à petit cette écoute de la parole de Dieu, ces conversations avec Lui vont donner forme et ordre au chaos : sortir des ténèbres, des confusions, nommer les évènements, se situer, s’éloigner de "l’informe et du  vide".
Il n’existe aucune relation plus disharmonique, étrange et déséquilibrée que celle entre EH et Dieu, entre Dieu et nous.

Les Prophètes ont expérimenté ces rencontres. Celles qui  dévoilent à l’autre et à nous mêmes les vraies dimensions de nos âmes. Celles qui nous révèlent une part du mystère de l’Amour. Celles qui nous bouleversent si nous acceptons de les vivre.

Les paroles prononcées, annoncées peuvent alors faire leur chemin dans les cœurs.

Joëlle (Martinique)

Témoignage de Chiara Ajmone Marsan

"J’ai parcouru  pour la première fois le Journal de Etty Hillesum vers les années 90 en écoutant une émission de télé « Des hommes et des prophètes » sur  Radiotre,  la chaine radiophonique culturelle italienne.

La lecture de ces pages m’avait profondément émue et touchée, mais je n’avais pas lu le Journal en entier : il y  avait quelque chose qui m’empêchait, peut-être la peur d’en être trop perturbée et de n’être pas capable ou assez mûre pour supporter le témoignage directe de certaines réalités, de descendre à de certaines profondeurs.

En 1998 j’ai commencé une analyse, qui dure encore maintenant, avec un psychanalyste jungien qui me conseilla de lire le Journal de Etty Hillesum. Et le petit livre vert des éditions Adelphi  ne m’a plus quitté depuis 12 ans. Un amour, une dévotion… puis les lettres de Westerbork et la version intégrale de son Journal en anglais.

Si la connaissance de Jung a été pour moi une révolution intérieure qui a investi tous les aspects de ma vie, les pages d’Etty Hillesum sont une source éternelle qui a le pouvoir de me vivifier.

Je ne manque pas de difficultés et de problèmes compliqués. J’ai eu à vivre des  détachements douloureux et la perte brutale  et déchirante de personnes chères. Mais la lecture d’Etty  adoucit mes  blessure, me remplit d’espérance mais surtout élargit mon coeur :  le problème personnel  est agrandi, il devient clair, limpide,  et entre dans une sphère d’universalité qui le rend plus léger à supporter - Simone Weil affirmait que dans la clarté toute peine est supportable. Elargie, elle prend sens dans un dessein, une trame, dense de poésie.

Jamais une personne comme Etty Hillesum,  si proche de la mort, si entourée par la mort, m’aura communiqué un sens de vie si intense. Je voudrais dire aussi que la lecture de Jung m’a aidée, et m’aide à comprendre, à me comprendre et à donner un sens à mon trajet existentiel.  Mais Etty a une sensibilité de femme et de poète,  elle « sent » plutôt qu’elle ne  « pense» ; elle a payé par sa vie son témoignage. Je la sens proche, plus proche depuis que  moi aussi, j’écris un journal.

Si je devais donner une image qui exprime les impressions que je ressens quand je lis le Journal d’ Etty Hillesum,  je pourrais dire que  j’ai l’impression de me pencher dans un puits sombre et profond où on peut voir une eau limpide qui reflète une étoile très lumineuse du ciel.

Très haut et très profond, ténèbres du puits et lumière intense de l’étoile, deux opposés qui s’unissent en elle : unir en nous les opposés, notre devoir existentiel."

Chiara Ajmone Marsan,  57 ans
Turin (Italie) (traduit de l'italien)



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